J’sais pus si c’est la job ou si c’est moi qui est plus capable
Si tu as déjà tapé quelque chose comme ça dans Google à minuit, voici la réponse courte : ce n’est pas toi qui es devenue moins capable. Et ce n’est probablement pas de la fatigue non plus. La fatigue, tu sais la porter, c’est ton métier, tu fais douze heures pis tu conduis une heure pour rentrer. Ce qui te garde réveillée à 3 h du matin, ce n’est pas tes jambes. C’est de penser que tu es la seule à ne plus y arriver.
Ça, ça s’appelle de la honte. Et ça ne se règle pas avec du repos.
Sept femmes sur quinze, en quatre minutes
Au printemps, je donnais une formation d’une journée dans un établissement. Une quinzaine de participantes, toutes du même secteur. Je ne dirai ni où ni quand, et tu vas comprendre pourquoi.
Le matin s’était bien passé, dans le sens plate du terme. Poli. Elles répondaient quand je posais une question, personne ne se mouillait. J’ai vu ça cent fois.
Après le dîner, on fait l’exercice du triage inversé. Elles écrivent leurs quinze demandes de la semaine, elles assignent les priorités, pis je pose ma question : t’es où, toi, dans ta liste ?
Silence normal. Des sourires gênés. Puis une femme dans la rangée du fond, une des plus anciennes du groupe, dit ça sans lever la tête de sa feuille : « moi j’ai pleuré dans mon char à matin avant d’entrer, pis là je suis assise ici pis je fais comme si de rien n’était ».
Elle l’a dit calmement. Elle n’a pas pleuré en le disant. C’était un constat.
Ce qui est arrivé après, je ne l’oublierai pas. Personne ne s’est levé pour la prendre dans ses bras. Il y a eu deux secondes de rien. Et une fille assise complètement de l’autre bord de la salle a dit : « moi aussi, mardi ». Une troisième : « moi c’est à peu près tous les jours depuis Noël ».
En quatre minutes, sept sur quinze avaient dit quelque chose. Je les ai comptées sur le coup parce que ça m’a frappée. Des femmes qui travaillaient ensemble depuis des années, qui se donnaient leurs quarts, qui se gardaient des places au dîner. Aucune ne le savait.
À la pause, une d’entre elles m’a dit dans le corridor : « je pensais que j’étais la seule qui faisait pas ».
Retiens une affaire. À 15 h, elles n’étaient pas moins fatiguées qu’à 13 h. Il n’y avait pas un ratio de changé, pas un poste de plus, pas une heure de sommeil de gagnée. La seule affaire qui avait changé, c’est qu’elles savaient.
Si le problème avait été la fatigue, il aurait fallu un poste. Il a fallu une phrase.
Tu n’es pas fatiguée, et je sais que ça choque
Quand je dis ça dans une salle, il y a un froid. Elles viennent de me raconter des quarts de seize heures et je leur dis que ce n’est pas ça, leur problème. C’est reçu comme si je minimisais.
Je maintiens quand même.
Tu es bonne pour endurer la fatigue. Tu as construit ta carrière là-dessus. Une fille qui finit un quart de nuit pis qui reprend la route, elle sait exactement c’est quoi être fatiguée, et elle s’en sort. Ce n’est pas ça qui te fait chialer dans ton char avant d’entrer.
Ce qui te fait chialer, c’est de croire que les autres, elles, sont correctes.
La fatigue, c’est le motif de consultation. La honte, c’est la vraie raison
N’importe qui qui a fait du triage sait ça : le monde ne dit jamais la vraie affaire au premier intervenant. Ils disent « j’ai mal au ventre » pis c’est quelque chose d’autre. Pas parce qu’ils mentent. Parce que c’est ce qu’ils sont capables de dire à une inconnue dans un corridor plein de monde.
Quand tu dis « je suis fatiguée », tu fais exactement pareil. C’est ton motif de consultation. C’est acceptable, ça se dit dans une salle de pause, personne ne va te juger pour ça. La vraie affaire, tu ne la diras pas en passant. Tu attends qu’on te la demande deux fois.
Le problème, c’est que dans une salle de pause, il n’y a personne qui a le temps de te la demander deux fois.
Pourquoi rien de ce que tu as essayé n’a marché
Tant que tu appelles ça de la fatigue, on va te répondre avec des affaires de fatigue. Du repos. Des vacances. Du sommeil. Une formation sur la gestion du stress. Une application sur ton téléphone. Un abonnement au gym que tu n’utiliseras pas.
Deux semaines de vacances, ça règle une fatigue. Ça ne règle pas une honte.
C’est pour ça que tu reviens de tes vacances et que l’affaire est encore là. Ce n’est pas parce que tu es un cas désespéré. C’est parce qu’on traite le mauvais problème depuis des années, et que tu as fini par conclure que si même les vacances ne marchent pas, c’est toi.
Ce n’est pas toi.
Le silence entre nous fait partie du problème
Là je vais dire l’affaire qui dérange vraiment.
Sur un étage, il y a une gang de femmes qui pensent chacune être la seule à ne plus être capable. Elles se croisent tous les jours. Elles rient des mêmes mèmes sur le café froid bu debout. Et aucune ne dit la vraie affaire.
La honte tient debout uniquement parce que personne ne parle.
Je fais attention quand je dis ça, parce que ce n’est pas ta faute. On a passé cinquante ans à vous apprendre à ne pas vous plaindre. On vous appelle des anges gardiens, pis les anges, ça ne se plaint pas. Le silence, il vous a été enseigné, il n’est pas sorti de nulle part.
Mais le résultat est là pareil : c’est votre propre silence qui vous convainc d’être seules.
Une plaie qui fait mal, tu la montres
Une plaie qui te fait honte, tu la caches. Et c’est celle-là qui s’infecte.
C’est pour ça que le silence, ce n’est pas juste plate. C’est ce qui laisse la chose empirer.
Ce que ça coûte de le dire à une collègue : zéro
Chaque fois que je fais l’exercice du triage dans un groupe, entre le tiers et la moitié de la salle finit par dire quelque chose. Jamais zéro. Jamais tout le monde. Ce n’est pas une étude, c’est ce que je vois dans mes salles, et je te le donne comme tel.
Ce que ça veut dire pour toi : la première affaire à faire ne coûte pas une cenne et ne demande la permission de personne. Pas de ton gestionnaire, pas de ton syndicat, pas d’un budget de formation.
Tu le dis à une collègue. Une.
Pas au groupe. Pas sur Facebook. Une personne, celle avec qui tu prends ton break, et tu lui dis la vraie affaire, pas le motif de consultation.
Il y a de bonnes chances qu’elle te réponde « moi aussi ». Et à ce moment-là, vous êtes deux à savoir que vous n’êtes pas brisées, et il ne reste plus rien à cacher.
Questions qu’on me pose à chaque groupe
Est-ce que je fais un burnout ?
Je ne suis pas psychologue, et je le dis toujours. Ce que je remarque, c’est que la plupart des filles qui posent cette question-là ne cherchent pas de l’aide, elles cherchent un diagnostic, parce qu’un diagnostic donne la permission d’arrêter. Et si c’est lourd à ce point-là, ce n’est pas un article ni une coach que ça prend.
Si je refuse le TSO, c’est quelqu’un d’autre qui va rester.
C’est vrai, et ce n’est pas une mauvaise priorité. Une fille qui reste parce qu’elle sait que sinon c’est sa collègue avec un bébé de neuf mois qui va rester, elle ne gère pas mal ses priorités. Mais on va regarder ce que ça te coûte de rester, pas si c’est gentil. Le corps envoie la facture avant que la tête la lise.
C’est le système, on peut rien faire.
Le système, je ne le changerai pas cet après-midi. Ta place sur ta liste, oui.
Est-ce que ça veut dire que je dois quitter ?
Non. Ça veut dire que tu décides. Environ la moitié des femmes que j’accompagne finissent par changer d’unité ou par partir, et l’autre moitié reste. Les deux sont corrects. Ce qui n’est pas correct, c’est que la job décide à ta place pendant que tu penses que tu n’as pas le choix.
J’ai pas le temps pour ça.
L’exercice du triage prend douze minutes. Le burnout prend quatre mois.
Une seule affaire à faire en fermant cette page
Choisis une collègue. Pas nécessairement ta best, celle à qui t’es capable de le dire. Et dis-lui la vraie affaire, pas « chu fatiguée ».
Tu n’as pas besoin de faire une grande conversation. La femme dans la rangée du fond, elle a dit une phrase, sans lever la tête de sa feuille, pis ça a changé la salle au complet.
Après ça, tu sauras si c’est la job ou si c’est toi. Je te donne déjà ma réponse : ce n’est pas toi.
Si tu veux aller plus loin : ma page s’appelle Camille Fortier · Le triage inversé, à facebook.com/camillefortier.triageinverse. Je prends neuf personnes à la fois et c’est complet jusqu’en janvier. Tu peux m’écrire si tu veux être là quand ça rouvre.
Texte de démonstration — persona fictif produit dans le cadre d’un test de la chaîne d’outils de l’Académie Zérolimite. Camille Fortier n’existe pas.